Ce poison retrouvé sur des outils Ming pourrait réécrire l’histoire de l'anesthésie
Pendant des siècles, l’histoire de l’anesthésie a semblé commencer au XIXe siècle, avec l’apparition des premiers gaz utilisés dans les hôpitaux occidentaux. Pourtant, une découverte réalisée dans ...

Les objets ont été découverts dès 1974 dans une tombe de la dynastie Ming, à Jiangyin, dans la province chinoise du Jiangsu. Ils appartenaient à Xia Quan, un médecin ayant vécu entre 1348 et 1411. Contrairement à de nombreux artefacts médicaux anciens retrouvés sans contexte précis, ces instruments peuvent être associés à une personne identifiée, offrant aux chercheurs une rare occasion de relier directement des outils à une pratique médicale documentée.
À première vue, les deux objets semblent anodins : une petite paire de ciseaux et une pince métallique d'environ 12 centimètres de long. Pourtant, leur conception évoque clairement un usage chirurgical. Les ciseaux ressemblent à des instruments destinés à des coupes précises, tandis que la pince présente des caractéristiques proches des pinces utilisées pour manipuler des tissus mous.
Leur fabrication témoigne également d'un savoir-faire avancé. Constitués à près de 97 % de fer, ils illustrent la maîtrise métallurgique de l'époque Ming et la volonté de produire des outils robustes et adaptés à des gestes techniques.
Mais ce ne sont pas les instruments eux-mêmes qui ont le plus intrigué les chercheurs. Ce sont les minuscules traces rouges de corrosion présentes dans certaines zones difficiles d'accès.
Les résidus d’un poison potentiellement utilisé contre la douleur
En analysant ces particules microscopiques grâce à des techniques de spectroscopie avancées, les scientifiques ont détecté des composés compatibles avec l'aconitine, une substance extrêmement toxique issue de plantes du genre Aconitum.
Utilisé depuis longtemps dans certaines préparations de médecine traditionnelle chinoise, l'aconit est connu pour ses effets puissants sur le système nerveux, le cœur et la respiration. À forte dose, il peut être mortel. Mais soigneusement préparé, il pouvait aussi servir à soulager la douleur.
Cette découverte est particulièrement importante car elle apporte une preuve chimique directe de l'usage possible de substances pharmacologiques lors d'interventions chirurgicales sous la dynastie Ming. Jusqu'ici, les textes médicaux anciens évoquaient bien des poudres anesthésiantes à base d'aconit, comme le Caowu San, mais il manquait des preuves matérielles démontrant leur utilisation réelle.
Les chercheurs estiment peu probable qu'il s'agisse d'une contamination accidentelle. Les résidus étaient concentrés précisément sur les parties fonctionnelles des outils, celles susceptibles d'entrer en contact avec des tissus ou des préparations médicinales.

L'usage évoqué ne correspond toutefois pas à une anesthésie moderne comparable à celle développée au XIXe siècle avec l'éther ou le chloroforme. Les scientifiques pensent plutôt à une application locale sur la peau ou les plaies avant une incision. Une telle méthode permettait probablement de réduire la douleur tout en limitant les risques liés à la toxicité de l'aconitine.
Une découverte qui réécrit l’histoire de l’anesthésie
Avant l'apparition des anesthésiques modernes, la chirurgie était souvent extrêmement douloureuse. Dans de nombreuses cultures, les patients étaient immobilisés ou recevaient de l'alcool, des plantes sédatives ou divers remèdes destinés à atténuer leur souffrance.
Les instruments de Xia Quan suggèrent qu'en Chine médiévale, certains médecins cherchaient déjà à contrôler chimiquement la douleur de manière bien plus élaborée qu'on ne le pensait.
Cette découverte ne signifie pas que les médecins Ming pratiquaient une anesthésie moderne et standardisée. Les chercheurs restent prudents. Il demeure impossible de savoir précisément quelles opérations étaient réalisées ou si l'aconitine servait exclusivement à un usage anesthésiant.
Mais ces résidus retrouvés sur de véritables instruments chirurgicaux constituent une preuve exceptionnelle. Ils montrent que les médecins de l'époque expérimentaient probablement des préparations complexes pour rendre certaines interventions moins insupportables.
Au-delà de la médecine chinoise, cette étude illustre aussi l'importance croissante de l'archéochimie dans la compréhension du passé. Les textes anciens racontent ce que les médecins prétendaient faire. Les résidus retrouvés sur leurs outils révèlent, eux, ce qu'ils utilisaient réellement.

