Ormuz verrouillé : la bombe mondiale qui va affamer des millions de personnes
Le monde entier regarde d'un œil navré les conséquences de la guerre en Iran et en particulier le blocage du détroit d'Ormuz, qui promet de se prolonger encore longtemps. Les conséquences...

Les engrais pourraient manquer au printemps, saison durant laquelle les agriculteurs en ont vraiment besoin pour booster leurs semis de céréales. En effet, après l'heure, ce n'est plus l'heure... Même si le blocus s'allège au cours du mois de mai, il pourrait être trop tard pour l'année 2026. Les récoltes sont donc d'ores et déjà sérieusement menacées, ce qui pourrait entraîner une forte augmentation de la faim dans le monde.
Les engrais sont absolument nécessaires pour nourrir l’humanité
Le rôle des engrais est très important pour l'efficacité de l'agriculture mondiale. Car avec l'augmentation massive de la population que l'on a connue dans la deuxième moitié du XXe siècle, la production de céréales a réussi une performance extraordinaire : on produit 3,5 fois plus de riz et de blé et 6 fois plus de maïs que dans les années 1960.
Notons que cela s'est fait sans augmentation des surfaces consacrées aux céréales. Car on a beau défricher à tour de bras nombre de forêts dans le monde, en particulier tropicales, pour augmenter la taille de la « ferme monde », en fait, on urbanise, bétonne, privatise, érode, pollue à peu près autant que ce qu'on met en culture, ce qui fait que la surface consacrée aux céréales n'a absolument pas bougé dans le monde : autour de 700 millions d'hectares.

Autrement dit, le facteur clé pour l'alimentation, c'est la productivité des céréales, puisqu'on ne peut pas jouer sur les surfaces. Et à son tour, une des conditions fondamentales pour obtenir cette productivité est de nourrir les plantes pour que l'on puisse, année après année, replanter sur les mêmes et trop rares surfaces, sans appauvrir la fertilité des sols. L'augmentation considérable de la production de céréales a donc été obtenue, en particulier, par la multiplication par neuf de la consommation d'engrais azotés !
Il faut se rendre compte que dans les pays d'agriculture moderne, les rendements ont énormément augmenté, mais n'augmentent plus depuis 30 ans. En France, par exemple, on est passé de 25 à 75 quintaux à l'hectare entre les années 1960 et les années 1990 et, depuis, les rendements stagnent, avec de grandes variations annuelles en fonction des conditions météorologiques. Or, avec le réchauffement climatique, la dégradation de ces conditions météorologiques se fait de plus en plus fréquente. Donc, on ne sait pas produire plus de 70 quintaux à l'hectare de blé.
Notons au passage que le blé bio, qui lui n'utilise pas d'engrais minéraux, voit aussi son rendement stagner depuis vingt ans, mais non pas à 70-75 quintaux, comme le blé traditionnel, mais à deux fois moins, un peu moins de 30 quintaux à l'hectare.

Ceci donne une indication de la catastrophe absolue que peut représenter l'impossibilité mondiale de nourrir les champs de céréales, en particulier avec des apports d'azote. Si on voulait produire autant de blé et de maïs en France sans engrais minéraux et avec des techniques biologiques, il faudrait carrément doubler les surfaces consacrées aux céréales.
D'avril à juin, on doit épandre les engrais, sous peine de graves conséquences
Les mois d'avril à juin sont précisément la période absolument cruciale car les engrais azotés doivent être appliqués à la fin de l'hiver ou au début du printemps pour le blé, et au printemps pour le maïs et le riz. À ce stade, une non-application d'engrais ou une sous-dose devient irréversible pour la campagne. Le choc sur la production future des céréales de l'année 2026 est donc déjà en grande partie engagé. Et comme ce blocage du détroit d'Ormuz risque de durer, les conséquences vont être considérables.
D'une part, comme pour le pétrole, la raréfaction des céréales crée une augmentation importante des prix. Pour l'urée, elle est de 50 à 75 % ! Dans les pays riches, comme en Europe ou aux États-Unis, il est probable qu'on appliquera quand même à peu près autant d'engrais, mais, comme cela va coûter beaucoup plus cher, la rentabilité des cultures céréalières sera fortement minorée.
Le bureau d'études Agriculture Stratégie a ainsi publié des cartes montrant que la baisse de la marge brute à l'hectare, et donc des revenus des agriculteurs céréaliers français, va être considérable, en particulier dans les grandes plaines céréalières de la moitié nord du pays.
Ainsi, les agriculteurs français vont produire moins de blé et de maïs tout en dépensant davantage, ce qui risque de les décourager de semer autant de surfaces céréales l'année prochaine ; donc, l'effet boule de neige durera plusieurs années.
Rassurons-nous, ceci n'aura néanmoins qu'une incidence moyenne sur le prix de la nourriture des Français. Car dans ce que nous mangeons, le prix de la matière première est relativement faible, seulement de l'ordre de 7 %.

En fait, paradoxalement, ce qui est plus sensible au prix du blé et pourrait donc augmenter, ce sont par exemple les pâtes, qui sont des produits complètement industriels. Personne ne se lève à 2 h du matin pour faire des nouilles, ce sont les machines qui travaillent presque toutes seules, et en fin de course, l'industriel les vend par tonne. Le poids du blé dans le prix des nouilles est donc beaucoup plus important que dans la baguette.
Il en va de même pour l'élevage. La nourriture du cochon représente 70 % de ses coûts de production. Et qu'est-ce qu'il mange le cochon ? Du blé, du maïs, du soja, du colza, du tournesol : rien que des productions dont les prix vont flamber. Quand le prix des céréales augmente, le prix de la côte de porc ne peut qu'amplifier fortement cette hausse, et les revenus des éleveurs diminuer dangereusement. De même pour le poulet de chair, qui a consommé de l'ordre de 5,5 kilos d'aliments avant d'aller à l'abattoir ; et la poule pondeuse qui doit manger de l'ordre de 150 grammes tous les jours pour pondre un œuf de 50 à 70 grammes.
Au total, il n'est pas exclu d'observer une augmentation non négligeable des prix alimentaires pouvant aller jusqu'à 8 à 15 %. Cela ne provoquera pas de famine en Europe, mais probablement un certain nombre de troubles sociaux, et risque d'animer fortement la campagne des présidentielles de 2027.
Dans les pays du Sud, les conséquences vont être dramatiques
C'est dans les pays du Sud que les conséquences vont être les plus dramatiques, parce que l'Asie et l'Afrique s'approvisionnent principalement en urée et en ammoniac dans les pays du Golfe, contrairement à ce que fait la France, et qu'ils n'auront pas les moyens de trouver cette année d'autres fournisseurs. Il est plus que probable que, dans ces régions, nombre d'agriculteurs pauvres ne pourront pas se payer du tout d'engrais vu les prix prohibitifs pour leur pouvoir d'achat, et qu'en conséquence leur production va chuter considérablement.
Imaginons ce qui pourrait bien se passer dans un certain nombre de pays.
- En Égypte
L'Égypte, par exemple, est totalement incapable de nourrir sa population. Chaque année, c'est le plus grand importateur mondial de blé. La baisse de sa production va être considérable vu que pays dépend quasiment totalement des importations d'engrais des pays du Golfe. Et les importations de blé vont être pour lui beaucoup plus problématiques, puisque le cours du blé mondial risque d'être beaucoup plus cher. De plus, les revenus générés par le canal de Suez vont fondre, réduisant les possibilités qu'aura le gouvernement d'agir pour amortir le choc.
Concrètement, on peut d'ores et déjà y prévoir une augmentation du prix de l'aliment de base, le pain, de 25 à 40 %. Inutile de dire que cela va affecter considérablement les Égyptiens les plus pauvres. On estime que 5 à 10 millions de personnes supplémentaires vont avoir du mal à se nourrir, ce qui pourrait provoquer des émeutes de la faim et une instabilité politique qui va rejoindre celle des autres pays du Moyen-Orient.

- En Inde
En Inde, l'agriculture est très intensive et dépend énormément des importations d'engrais. L'État a davantage de moyens et a commencé à les subventionner pour éviter un désastre. Grâce à cela, il est possible que, hors problèmes climatiques (qui sont pourtant tout à fait possibles, rappelons qu'au mois d'avril, il faisait déjà entre 40 et 48 °C dans les plaines céréalières de l'Inde), la production indienne de blé et de riz ne baissera que de 5 à 10 % et que du coup, l'inflation alimentaire pourrait n'être que de 10 à 25 %.
Mais, pour des centaines de millions d'Indiens qui sont très pauvres, cette inflation est énorme. Et donc on estime que ce sera de l'ordre de 20 à 40 millions d'Indiens supplémentaires qui vont connaître la faim.

- En Afrique
Mais le pire va être certainement en Afrique. Un continent extrêmement vulnérable puisque totalement dépendant des importations d'engrais. On pense qu'il s'épandra entre 30 et 60 % de moins d'engrais sur les champs africains. Ce qui devrait provoquer une chute de 15 à 30 % de la production locale, en particulier de mil, de maïs, de riz et de sorgho.
Les marchés locaux sont très sensibles aux coûts de production, et il est à craindre que les prix alimentaires augmentent de 30 à 80 % suivant les régions et qu'au bout du compte, de 40 à 80 millions de personnes supplémentaires vont devoir affronter la faim. On peut malheureusement dire que le blocage du détroit d'Ormuz va provoquer une vraie crise alimentaire en Afrique.

Au total, il est probable que la production mondiale de céréales baisse de 5 à 10 %, que les prix mondiaux de céréales augmentent de 20 à 40 % et que le nombre de personnes supplémentaires qui vont être touchées par la faim sera entre 80 et 150 millions, dont la moitié en Afrique.
Il nous reste à espérer que 2026 ne soit pas une trop mauvaise année sur le front des catastrophes environnementales... Mais maintenant, on sait qu'il y aura très probablement beaucoup plus de morts de faim à cause des guerres du Moyen-Orient que de morts directes de ces différentes guerres.
Les ONG ne pourront pas jouer correctement leur rôle d’amortisseur
Ceci se situe dans un contexte où les pays occidentaux ont baissé considérablement leur aide aux pays du Sud, à commencer par les États-Unis d'Amérique, où l'on a purement et simplement supprimé l’agence USAID, qui était et de loin le plus gros financeur de l'aide humanitaire internationale. Une bonne partie de ces crédits passait par des ONG européennes, qui se trouvent de ce fait en grande difficulté pour continuer à assurer leurs missions.
Mais on peut noter que l'Europe fait exactement la même chose à bas bruit et qu'elle a baissé ses aides de plusieurs milliards d'euros...
Les ONG, comme Action contre la Faim (ACF), ont vu leurs budgets baisser considérablement, de l'ordre de 50 %. Quelque 1 300 projets ont d'ores et déjà arrêtés dans le secteur de la solidarité internationale, avec une fermeture ou réduction des activités dans 23 pays. Ceci a directement affecté 1,5 million de personnes secourues par ACF (arrêt de soins nutritionnels, refus de nouveaux patients « renvoyés chez eux »). ACF a déjà licencié plus de 1 300 de ses collaborateurs...
On considère d'ores et déjà que ces désengagements ont affecté 2,3 millions d'enfants à travers le monde, et que cela provoquera de l'ordre de 370 000 décès supplémentaires par an...

Ormuz va très certainement amplifier fortement ces très mauvaises nouvelles...

