Présenté comme sans danger, cet édulcorant connu inquiète les chercheurs
Un édulcorant présent dans quantité de produits sans sucre perturbe le fonctionnement des cellules qui tapissent les vaisseaux du cerveau. L'expérience a été menée sur des cellules en culture,...

La barrière hémato-encéphalique entoure les vaisseaux sanguins qui irriguent le cerveau. Elle laisse passer l'oxygène et les nutriments tout en bloquant toxines et agents pathogènes, ce qui en fait une protection essentielle.
Des travaux publiés dans le Journal of Applied Physiology par une équipe de l'université du Colorado à Boulder décrivent les effets d'un édulcorant courant sur les cellules qui la composent.
Un édulcorant apprécié pour ses propriétés
L'érythritol est utilisé depuis des décennies. Il appartient à la famille des polyols, également appelés sucres-alcools, et porte dans l'Union européenne le code E968.
Trois caractéristiques expliquent son succès auprès des consommateurs comme des industriels. Son apport calorique est quasi nul, son pouvoir sucrant atteint 60 à 80 % de celui du sucre de table, et il n'affecte pas la glycémie ni la sécrétion d'insuline.
On le trouve dans les produits portant une mention sans sucre, les confiseries et chewing-gums, les barres protéinées, les préparations destinées aux régimes pauvres en glucides, et dans de nombreux édulcorants de table à base de stévia, où il sert d'agent de charge.
Ce que l'expérience a mesuré
Les chercheurs ont exposé à l'érythritol des cellules endothéliales cérébrales cultivées en laboratoire, c'est-à-dire les cellules qui tapissent l'intérieur des vaisseaux du cerveau.
Quatre modifications ont été observées, et elles vont toutes dans le même sens :
- La production de monoxyde d'azote a diminué. Cette molécule provoque la dilatation et le relâchement des vaisseaux.
- La production d'endothéline-1 a augmenté. Cette protéine produit l'effet inverse, en resserrant les vaisseaux.
- La libération stimulée d'activateur tissulaire du plasminogène a été réduite. Ce composé joue un rôle central dans la dissolution des caillots.
- Le nombre de dérivés réactifs de l'oxygène, ces molécules capables d'endommager les tissus, a augmenté.
L'enchaînement proposé
Auburn Berry, physiologiste et première autrice, résume le raisonnement : des vaisseaux plus contractés et une capacité réduite à dissoudre les caillots augmentent le risque d'accident vasculaire cérébral.
Ces travaux ont été entrepris à la suite d'une étude épidémiologique ayant associé des concentrations sanguines élevées d'érythritol à un risque accru d'infarctus et d'accident vasculaire cérébral.
Les auteurs présentent leurs résultats comme un prolongement expérimental de cette observation, susceptible d'en expliquer le mécanisme, et appellent à des études cliniques sur les effets à long terme.

Les limites, et elles sont déterminantes
Plusieurs réserves encadrent ces conclusions, dont certaines sont formulées par les auteurs eux-mêmes. Il s'agit de cellules en culture. Les concentrations employées et les conditions d'exposition ne reproduisent pas nécessairement ce qui se passe dans un organisme vivant, où l'érythritol circule, se distribue et s'élimine.
La portée est restreinte. Seules des cellules cérébrales ont été testées, en lien avec les accidents vasculaires ischémiques, ceux provoqués par un caillot. L'extension à d'autres vaisseaux relève de l'hypothèse. La question de l'exposition accrue du cerveau liée à l'atteinte de ces cellules n'a pas non plus été étudiée.
Le sens de la relation est incertain. L'organisme produit naturellement de l'érythritol. Des concentrations sanguines élevées pourraient donc constituer un marqueur d'un trouble métabolique préexistant plutôt qu'une conséquence de la consommation alimentaire.
Une difficulté s'ajoute en épidémiologie. Les consommateurs de ces produits présentent plus souvent un surpoids, un diabète ou des facteurs de risque cardiovasculaire, situations qui expliquent à la fois leur recours aux édulcorants et leur risque vasculaire.
Les résultats antérieurs divergent. Certains travaux ont au contraire décrit un effet favorable de l'érythritol sur la santé vasculaire.
Ce qu'en disent les auteurs
Christopher DeSouza, physiologiste, estime qu'il serait prudent de surveiller sa consommation d'édulcorants de ce type, compte tenu de l'étude épidémiologique à l'origine de ces travaux et de leurs propres observations cellulaires.
Il souligne par ailleurs un point qui dépasse le cas de cette molécule : les édulcorants sans valeur nutritive, présentés comme sûrs, pourraient ne pas être dépourvus de conséquences.
Un élément de contexte mérite d'être signalé. Le classement de l'érythritol parmi les polyols, et non parmi les édulcorants intenses, l'a tenu à l'écart de certaines mises en garde formulées ces dernières années sur les substituts du sucre.
Sa consommation entraîne par ailleurs, au-delà d'une certaine quantité, des troubles digestifs connus de type ballonnements et effet laxatif, propriété commune à l'ensemble des polyols.
Ce que cela implique aujourd'hui
Ces résultats ne modifient pas les autorisations en vigueur, l'érythritol restant un additif autorisé en Europe et évalué par les autorités sanitaires. Ils ne justifient pas davantage de revenir au sucre, les effets de ce dernier sur la santé cardiovasculaire et métabolique étant pour leur part solidement établis.
L'enseignement le plus défendable est méthodologique. Une molécule validée de longue date peut faire l'objet de réévaluations, et le statut d'alternative sans calorie ne constitue pas en soi une garantie d'innocuité. Les personnes présentant des facteurs de risque vasculaire peuvent évoquer cette question avec leur médecin, sans qu'aucune donnée n'impose à ce stade de modification particulière.

